JORDANIE — LE ROYAUME DE PIERRE ET DE VENT

Entre Amman et le Wadi Rum, j’ai suivi les routes d’un royaume où les empires ont laissé leurs pierres, le désert ses silences et les hommes le souvenir de leurs visages.

Je suis arrivé en Jordanie au moment où le royaume célébrait sa fête nationale. Le hasard fait parfois mieux les choses que les agences de voyage.

À Amman, les drapeaux jordaniens avaient gagné les rues, les voitures et les épaules. Depuis la citadelle, la ville dévalait ses collines dans un désordre de maisons couleur de craie. Au milieu des colonnes du temple d’Hercule, des adolescents brandissaient le drapeau rouge, noir, blanc et vert. Ils riaient, se photographiaient, grimpaient sur les pierres. Deux mille ans séparaient les ruines de leurs téléphones portables. L’Histoire, elle, semblait parfaitement s’accommoder de la cohabitation.

Amman s'appelait autrefois Rabbath-Ammon, puis Philadelphia sous les Grecs et les Romains. Les empires ont toujours eu cette manie de rebaptiser ce qu'ils occupaient, comme si changer le nom d'une terre suffisait à en devenir propriétaire.

Aujourd'hui, les Jordaniens ont repris possession des collines.

Ce jour-là, ils les couvraient de drapeaux.

Je photographiais cette jeunesse entre les colonnes. Une civilisation avait élevé des temples pour défier le temps ; une autre agitait des morceaux de tissu pour affirmer son existence. Entre les deux, les pierres demeuraient.

Elles ont généralement le dernier mot.

Entre les colonnes du temple, une jeune fille s’était adossée à la pierre. Sa longue robe sombre et son voile blanc tranchaient sur le calcaire brûlé par le soleil. Elle ne posait pas vraiment ; elle était là, simplement, au milieu des ruines.

J’aimais cette image parce qu’elle réunissait deux Jordanie sans les opposer. Les colonnes racontaient les empires disparus, elle appartenait au pays vivant. Les premières avaient traversé les siècles pour finir en morceaux ; la seconde n’avait besoin que de quelques secondes d’immobilité pour leur rendre une présence.

Les archéologues viennent chercher le passé dans les ruines. Moi, ce jour-là, j’y avais surtout trouvé le présent.

Je préfère pourtant les villes lorsqu'on quitte leurs monuments.

Dans les rues d'Amman, j'ai trouvé une vieille Mercedes transformée en librairie. Les livres recouvraient le capot, le toit et presque le pare-brise. La mécanique allemande avait fini sa carrière sous les romans.

J'aimais beaucoup l'idée.

Dans nos villes européennes, on retire les voitures des centres historiques pour installer des boutiques identiques à celles de toutes les autres villes. Ici, quelqu'un avait immobilisé une Mercedes pour vendre des livres.

Il existe des formes de progrès auxquelles je veux bien croire.

Plus loin, un boulanger travaillait devant son four. Les pains ronds s'empilaient sur une table tandis que d'autres gonflaient devant les flammes. Le pain appartient à ces choses qui racontent mieux les peuples que leurs monuments. Dans cette partie du monde, il accompagne les hommes depuis les premières sociétés agricoles du Croissant fertile. Avant les royaumes, avant les frontières, avant les drapeaux, il y eut le grain, le feu et des mains pour pétrir la pâte.

Je suis resté quelques instants devant cet homme.

Puis j'ai quitté Amman.

La route descendait vers le sud et la ville s'effaçait peu à peu.

La Jordanie est un pays qui oblige à regarder loin. À mesure que l'on s'enfonce vers les plateaux arides, les arbres deviennent rares, les maisons s'espacent et le ciel récupère ce que les villes lui avaient confisqué.

Sur les bas-côtés apparaissaient des troupeaux, des bergers, quelques ânes.

Et des éoliennes.

Le spectacle avait quelque chose d'étrange.

Sous les pales gigantesques, des hommes continuaient de garder leurs bêtes. Un âne attendait attaché à un arbre tandis qu'au-dessus de lui les machines transformaient le vent en électricité.

J'avais devant moi plusieurs siècles dans le même cadre.

Le berger, l'âne, l'éolienne.

On appelle cela la transition énergétique. Le photographe y voit surtout une étrange collision des époques.

Je me méfie toujours un peu des hommes lorsqu'ils prétendent améliorer les paysages. Ils commencent par promettre de sauver le monde et finissent souvent par installer quelque chose au milieu de l'horizon.

Mais ici le contraste racontait aussi une nécessité. La Jordanie possède peu d'eau, peu de ressources énergétiques et beaucoup de soleil et de vent. Il serait confortable, depuis l'Europe, de demander aux autres peuples de conserver leurs paysages bibliques pour satisfaire notre goût de l'authentique.

Nous voulons volontiers que les Bédouins restent bédouins, à condition de pouvoir rentrer le soir dans un hôtel climatisé.

Sur la route, je me suis arrêté.

Puis encore.

C'est l'un des avantages de voyager sans considérer chaque étape comme une destination : on finit par rencontrer ceux qui vivent entre les monuments.

Deux jeunes hommes se tenaient près de la route. Leurs vêtements portaient la poussière du travail. L'un d'eux tenait quelques bananes que nous avions partagées. Derrière eux tournaient les éoliennes.

Ils souriaient.

Je les ai photographiés.

Plus loin, un berger était assis auprès de ses bêtes, presque absorbé par le paysage. Il n'occupait qu'une poignée de pixels dans l'immensité du plateau.

Cette photographie me plaît précisément pour cela.

Nos sociétés passent leur temps à expliquer à l'homme qu'il est le centre du monde. Le désert lui rappelle poliment le contraire.

Un jour, je suis entré sous une tente bédouine.

La lumière extérieure était si violente qu'il fallut quelques secondes pour distinguer les visages.

Puis les enfants apparurent.

Certains étaient assis sur le sol, d'autres restaient près de l'ouverture. Ils m'observaient avec cette curiosité grave que les enfants réservent aux étrangers. Je levais mon appareil, puis je le baissais. Dans ces moments-là, photographier devient une négociation silencieuse.

Un sourire autorise davantage qu'un passeport.

Les Bédouins ont parcouru pendant des siècles ces territoires que nos cartes ont ensuite découpés en États. Le désert se prêtait mal aux frontières. Il fallut des diplomates, des militaires et beaucoup de règles pour convaincre les nomades qu'une ligne invisible pouvait séparer deux morceaux de sable.

Au début du XXe siècle, ces terres virent passer la Révolte arabe, les combattants du chérif Hussein et un certain Thomas Edward Lawrence, que l'Occident transforma ensuite en Lawrence d'Arabie. Comme souvent, nous avons retenu le nom de l'Anglais et beaucoup moins ceux des Arabes qui combattaient avec lui.

L'Histoire possède elle aussi ses photographes : elle choisit son cadrage.

Sous la tente, pourtant, toutes ces considérations disparaissaient.

Il restait des enfants, de la poussière, quelques tissus tendus contre le soleil et l'hospitalité de gens qui possédaient infiniment moins que ceux qui ferment leurs portes à double tour.

Je n'avais aucune envie de transformer cette pauvreté en folklore.

Le voyageur occidental commet facilement cette faute : il trouve « authentique » ce que celui qui le vit souhaiterait parfois simplement améliorer.

Je voulais seulement me souvenir de leurs visages.

Puis la terre s'est mise à descendre.

Très bas.

J'ai atteint la mer Morte.

Son nom ressemble déjà à une prophétie.

Je marchais sur les dépôts de sel en regardant mes pieds. Sous mes sandales, la croûte blanche dessinait d'étranges géographies. À plus de quatre cents mètres sous le niveau des océans, j'étais arrivé sur l'un des points les plus bas des terres émergées.

Ici, l'eau contient tellement de sel que le corps refuse de couler.

Mais la mer Morte porte aujourd'hui son nom avec une inquiétante précision. Son niveau baisse depuis des décennies, sous l'effet notamment des prélèvements dans le bassin du Jourdain et de l'exploitation de ses eaux.

Nous sommes une espèce remarquable.

Nous avons réussi à faire reculer une mer dans le désert et appelons cela gestion des ressources.

J'ai photographié mes pieds sur le sel.

Après les temples et les paysages, cette image presque insignifiante me plaisait. Elle disait simplement : j'étais là.

C'est peut-être la fonction secrète de toute photographie.

Résister un peu à notre disparition.

Puis vint Pétra.

On y entre par le Siq.

Les parois se resserrent et le chemin s'enfonce entre les falaises. Le grès porte des veines rouges, roses, jaunes et noires. La lumière tombe du ciel par fragments.

Dans cette gorge monumentale, un chien dormait contre la roche.

J'ai aimé son indifférence.

Des hommes avaient marché des milliers de kilomètres pour venir admirer Pétra. Des archéologues avaient consacré leur vie à l'étudier. L'UNESCO l'avait inscrite au patrimoine mondial. Des millions de photographies avaient été prises.

Le chien, lui, dormait.

Il avait peut-être compris quelque chose.

Puis le Khazneh apparut au bout du défilé.

Le Trésor.

On connaît tellement cette façade avant de la voir qu'on pourrait craindre la déception. Mais certaines beautés survivent heureusement à leur reproduction.

Les Nabatéens avaient fait de Pétra une grande cité caravanière. Encens, myrrhe, épices et marchandises circulaient entre l'Arabie, l'Égypte et la Méditerranée. Dans un pays où l'eau manque, ils avaient surtout développé un remarquable système de citernes, de canaux et de conduites.

Le véritable trésor de Pétra n'était peut-être pas sa façade.

C'était l'eau.

Il faut vivre dans le désert pour comprendre qu'une citerne peut être plus précieuse qu'un palais.

Je continuais vers le sud.

Par endroits, le sable avait recouvert une ancienne voie ferrée.

Les rails partaient droit devant eux et semblaient ne plus conduire nulle part.

Ils appartiennent à cette géographie ferroviaire née au temps de l'Empire ottoman, lorsque le chemin de fer du Hedjaz devait relier Damas aux villes saintes d'Arabie. Lawrence et les combattants de la Révolte arabe en attaquèrent certaines portions.

Aujourd'hui, le sable reprend doucement possession des traverses.

Cela aussi me plaisait.

Les hommes tracent des lignes.

Le désert les efface.

Puis les premiers dromadaires apparurent.

Ils avançaient entre les pierres avec cette allure hautaine des animaux parfaitement adaptés à un milieu où nous ne survivrions pas longtemps sans bouteilles d'eau, GPS et climatisation.

Nous les appelons parfois « vaisseaux du désert ».

La formule est jolie mais inutile.

Le dromadaire n'a besoin d'aucune métaphore.

Il est déjà une victoire biologique sur l'aridité.

Je les regardais traverser ces paysages minéraux avec les montagnes au loin. Tout semblait revenu à une géographie élémentaire : pierre, sable, ciel, animal.

Enfin, j'arrivai au Wadi Rum.

Là, le monde changeait d'échelle.

Des murailles de grès et de granite surgissaient du désert. Le rouge gagnait la terre. Les pistes se perdaient entre les massifs.

Le silence prenait de la place.

Je comprenais pourquoi ce paysage avait nourri tant de récits. Lawrence d'Arabie y est devenu une légende et le cinéma en a fait tour à tour l'Arabie, Mars ou quelque planète lointaine.

C'est le problème des endroits extraordinaires : nous éprouvons immédiatement le besoin de les transformer en décor.

Le Wadi Rum n'a pourtant besoin de représenter rien d'autre que lui-même.

Au soir, la lumière descendait sur les montagnes. Les ombres s'allongeaient. Les hommes devenaient minuscules.

Je pensais aux enfants sous la tente, au berger perdu dans son paysage, aux éoliennes, au boulanger d'Amman, à la Mercedes ensevelie sous les livres, aux dromadaires et au chien endormi dans le Siq.

J'étais venu voir Pétra et le Wadi Rum.

Comme beaucoup de voyageurs, j'étais parti chercher ce que je connaissais déjà par les images.

Mais la Jordanie m'avait surtout offert ce que je n'étais pas venu chercher.

Des visages.

Des arrêts au bord des routes.

Un morceau de pain.

Une tente.

Un âne sous une éolienne.

Quelques livres sur une vieille Mercedes.

C'est peut-être pour cela que je voyage encore.

Les monuments nous donnent des raisons de partir. Les hommes rencontrés en chemin nous donnent des raisons de nous souvenir.

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