BRÉSIL — LE PAYS QUI NE TIENT PAS EN UNE IMAGE- Carnet photographique d’un voyage du Christ de Rio aux eaux du Pantanal
Il faudrait plusieurs Brésil pour raconter le Brésil.
Celui des cartes postales, d’abord : le Pain de Sucre, Copacabana, les corps bronzés, les palmiers et les eaux bleues. Celui des collines couvertes de maisons, où la ville grimpe jusqu’à la forêt. Celui de Bahia, où l’Afrique semble avoir traversé l’Atlantique dans les cales des navires pour réapparaître des siècles plus tard dans les tambours, la capoeira et les couleurs du Pelourinho.
Et puis il y a un autre Brésil.
Celui des fleuves bruns, des caïmans immobiles, des oiseaux qui traversent le ciel à la manière de petits avions, des jaguars que l’on espère sans jamais être certain de les voir. Celui du Pantanal, immense plaine liquide qui change de visage au gré des saisons.
Et il y a le Brésil de la route.
Celui que l'on ne photographie pas toujours.
Des kilomètres de bitume parfaitement droits, qui semblent avoir été tracés à la règle à travers l'immensité. On roule, on roule encore. Les villes disparaissent. Les stations-service deviennent des repères. Les camions remplacent les voitures. Puis apparaissent les clôtures, les pâturages et les fazendas.
Le Brésil est immense.
À force de conduire, on comprend que la géographie n'est pas ici un décor. Elle impose son rythme.
Je suis parti chercher des images.
J’ai surtout trouvé un pays.
I — RIO DE JANEIRO
La ville entre la montagne et la mer
Rio apparaît d'abord comme une impossibilité géographique.
La ville semble avoir été jetée entre l'Atlantique et les montagnes. Le granit surgit partout : le Pão de Açúcar, le Corcovado, les morros. La forêt tropicale s'invite jusque dans la ville et la mer vient mourir contre les avenues.
Au sommet du Corcovado, le Christ Rédempteur ouvre ses bras.
La statue ne domine pas seulement Rio. Elle semble vouloir l'embrasser.
En dessous, la ville s'étale comme un organisme vivant. Les immeubles de Copacabana forment une muraille blanche derrière la plage. Plus loin, les morros s'élèvent, couverts d'une végétation que la ville n'a jamais totalement réussi à repousser.
Rio est une ville de contrastes, mais le mot « contraste » est presque trop faible. Ici, la richesse et la pauvreté ne se succèdent pas : elles se regardent.
Sur Copacabana, les corps courent, jouent au volley, au futevôlei, boivent une água de coco. La plage est une scène publique. Le Brésil y joue sa propre comédie quotidienne.
Et puis, sur un terrain poussiéreux, quelques adolescents jouent au football.
Ils jouent comme si le monde entier les regardait.
Le football, au Brésil, n'est pas simplement un sport. Il est une langue nationale. On apprend à dribbler avant parfois d'apprendre à parler de ses rêves.
Le ballon passe.
Un pied le contrôle.
Un autre adolescent accélère.
Pendant quelques secondes, il n'y a plus de favela, plus de quartier riche, plus de hiérarchie sociale. Il n'y a qu'un ballon et la possibilité d'inventer quelque chose.
C'est peut-être cela, le football brésilien : une petite école de liberté.
Ici les artistes du sable côtoient les artistes des murs.
Rocinha — la ville dans la ville
Je suis monté à Rocinha au moment où Rio vivait au rythme de la Coupe du monde.
Depuis les hauteurs de Rocinha, le Brésil se regardait autrement.
Rocinha est devenue l'une des favelas les plus connues de Rio. Le mot lui-même porte une histoire complexe. Il évoque la pauvreté, l'urbanisation informelle, les inégalités, mais aussi une formidable capacité d'organisation et une vie sociale intense.
Il faut se méfier des images trop faciles.
Une favela n'est pas seulement une favela.
C'est un quartier.
Il y a des commerces, des enfants, des cafés, des motos, des voisins qui discutent, des murs peints, des fils électriques, des chiens, des terrasses improvisées.
Il y a surtout des habitants.
À Vidigal, favela voisine, la montagne offre une autre lecture de Rio.
Les maisons semblent accrochées au relief. En contrebas, l'océan rappelle que cette ville n'est jamais très loin de l'eau.
Rio possède cette particularité presque insolente : même ses quartiers les plus chaotiques peuvent offrir une vue magnifique.
La beauté et la difficulté habitent parfois la même photographie.
La jeunesse des quartiers se donne rendez-vous ici, pour prendre de la hauteur.
Lapa — les sourires et les corps oubliés
Il faut aussi descendre dans Rio.
Quitter les hauteurs.
Marcher dans les rues.
À Lapa, sous les arches blanches de l'ancien aqueduc, la ville montre un autre visage.
Les nuits sont célèbres. La musique, les bars, la samba, les groupes qui jouent dans la rue. Le quartier attire les voyageurs comme un aimant.
Mais à quelques mètres des façades colorées, une autre réalité s'impose.
Des corps allongés sur les trottoirs.
Des hommes et des femmes qui dorment dehors.
Des silhouettes qui semblent avoir cessé de lutter contre la ville.
La misère n'est plus un chiffre.
Elle a un visage.
Paradoxalement, ce qui frappe le plus au Brésil est peut-être le sourire.
On le rencontre partout.
Chez celui qui possède peu.
Chez celui qui possède beaucoup.
Chez le vendeur de rue, le chauffeur, le pêcheur, l'enfant, la personne âgée.
Le sourire n'efface pas la misère.
Il cohabite avec elle.
C'est peut-être l'une des choses les plus difficiles à photographier : comprendre qu'un visage souriant peut appartenir à quelqu'un dont l'existence est terriblement difficile.
Il ne faudrait pourtant pas transformer cette pauvreté en spectacle.
La photographie documentaire doit garder cette retenue.
Regarder.
Comprendre.
Et rendre.
II — ILHA GRANDE
Quitter la ville pour retrouver la forêt
Après Rio, il faut partir.
La côte s'efface derrière moi.
Ilha Grande apparaît comme une respiration.
L'île appartient à un autre rythme. La Mata Atlântica y règne encore par endroits avec cette luxuriance propre aux forêts tropicales atlantiques : palmiers, lianes, fougères arborescentes, arbres couverts d'épiphytes.
La forêt avance jusqu'au sable.
La mer entre dans la forêt.
Le paysage semble avoir oublié de choisir son camp.
Sur les sentiers, la vie animale se manifeste par éclairs.
Un mouvement dans les branches.
Un cri.
Puis les ouistitis.
Ces petits primates, souvent appelés saguis au Brésil, semblent avoir fait de la curiosité leur profession. Ils observent les humains avec cette insolence tranquille des animaux qui savent qu'ils sont chez eux.
L'homme photographie.
Le singe regarde.
La question de savoir lequel observe l'autre reste ouverte.
De retour au village de l’île, encore des footballeurs. Ils me fascinent le temps d’une fraction de seconde.
Lopes Mendes
Puis vient Lopes Mendes.
Trois kilomètres de sable clair sur la façade océanique d'Ilha Grande. Une plage ouverte aux vagues, bordée par la végétation et les amandiers.
Lopes Mendes est de ces endroits où l'on finit par photographier moins.
On regarde davantage.
La lumière change sur le sable.
Une vague efface une empreinte.
Le vent incline les feuilles.
La photographie devient alors une manière de retenir ce qui, précisément, ne veut pas être retenu.
III — SALVADOR DA BAHIA
Là où l'Afrique a traversé l'océan
Salvador ne se visite pas seulement avec les yeux.
Elle se visite avec les oreilles.
Le premier choc est sonore.
Un tambour.
Puis un autre.
Puis dix.
La percussion n'accompagne pas la ville : elle participe à son identité.
Salvador fut fondée par les Portugais au XVIe siècle et devint l'un des grands centres de la traite esclavagiste dans l'Atlantique. Des millions d'Africains furent déportés vers les Amériques au cours de cette histoire tragique, et Bahia devint l'un des territoires où les cultures africaines, portugaises et indigènes allaient produire une société profondément originale.
L'histoire n'est donc pas derrière les murs de Salvador.
Elle est dans les rues.
Dans les religions.
Dans la cuisine.
Dans la danse.
Dans la musique.
Dans la manière de marcher.
Dans la couleur des façades.
Dans la capoeira.
La favela entre la ville et la mer
Il existe à Salvador des quartiers populaires qui semblent suspendus entre la ville et l'océan.
Un quartier construit dans cette géographie particulière de Salvador : la terre entre la corniche, les falaises et la mer.
L'histoire y est partout.
On raconte comment, après l'abolition de l'esclavage, d'anciens esclaves ont trouvé dans la pêche une manière de vivre et de gagner leur liberté. Des hommes qui avaient été privés de leur liberté ont tourné leurs regards vers l'océan.
La mer nourrissait.
La mer faisait vivre.
La mer offrait aussi une échappatoire.
C'est dans ce quartier que j’ai mangé la moqueca.
Le plat arrive avec ses parfums de poisson, de tomate, de poivron, de coriandre, de lait de coco et surtout d'huile de dendê.
Le dendê est l'huile rouge extraite du palmier à huile africain.
Encore une fois, l'Afrique est dans l'assiette.
On pourrait raconter Bahia avec ses monuments.
On pourrait aussi la raconter avec une casserole.
Le Brésil possède cette étrange capacité à faire entrer l'histoire dans la cuisine.
Le Pelourinho
Les murs ont de la mémoire
Le Pelourinho est peut-être l'un des endroits les plus photographiés du Brésil.
Et pourtant, il continue de surprendre.
Les façades colorées, les pavés, les églises baroques, les portes, les balcons : tout semble avoir été composé pour la photographie.
Mais derrière les couleurs se trouve une histoire beaucoup moins légère.
Le nom même de Pelourinho rappelle le pilori, symbole du pouvoir colonial et de la violence exercée sur les esclaves.
Ici, l'esthétique ne doit jamais faire oublier l'histoire.
En 1996, Michael Jackson est venu tourner à Salvador une partie du clip de They Don't Care About Us, réalisé par Spike Lee, avec les percussionnistes d'Olodum.
La musique populaire rejoignait l'histoire.
La photographie, elle, reste là.
Elle regarde les murs.
IV — SUR LA ROUTE
Le Brésil sans fin
Entre les étapes, j’ai pris la route.
Et le Brésil devient alors autre chose.
Une ligne blanche.
Une route droite.
Une ligne droite encore.
Des heures de conduite.
Parfois des centaines de kilomètres sans que le paysage ne semble changer.
Le pays possède des dimensions qui rendent nos distances européennes presque ridicules.
La route traverse les territoires comme une cicatrice.
Elle longe des fazendas.
Des barrières.
Des troupeaux.
Des kilomètres de pâturages.
Des vaches.
Encore des vaches.
Toujours des vaches.
Le Brésil est l'un des grands pays d'élevage bovin de la planète. Dans certaines régions, les troupeaux semblent se prolonger jusqu'à l'horizon.
Mais cette abondance a son envers.
La forêt disparaît parfois pour laisser place aux pâturages.
Le paysage perd ses arbres.
Il gagne des clôtures.
Une fazenda apparaît.
Puis une autre.
Puis une autre encore.
À force de kilomètres, le voyageur finit par se demander si le paysage que l'on regarde est encore naturel ou s'il n'est plus que le résultat de la transformation patiente d'un territoire par l'homme.
La photographie devient alors presque politique sans avoir besoin de le dire.
Une vache au milieu d'une plaine peut être une jolie photographie. Je ne la prends pas.
Cent kilomètres de pâturages peuvent raconter une autre histoire.
V — IGUAÇU
Le fleuve devient tonnerre
Puis le paysage change brutalement.
À Iguaçu, la forêt semble avoir été éventrée par l'eau.
Les chutes ne coulent pas.
Elles tombent.
Je m’arrête un instant.
I — Le vide
D'abord, une ombre dans le fracas.
Iguaçu paraît assez puissant pour l'avaler.
II — Le passage
Mais l'oiseau ne lutte pas contre la chute.
Il emprunte l'air que l'eau déplace.
III — La danse
Une aile bascule.
Le corps tourne.L'eau tombe.
Lui, non.
Le bruit devient immense.
On comprend alors que certaines choses ne sont pas faites pour être racontées.
Il faut les entendre.
La photographie tente malgré tout.
Elle fige une fraction de seconde.
Mais une chute d'eau est précisément ce qui refuse d'être immobile.
VI — LE PANTANAL
Le pays où l'eau commande
Au Pantanal, le Brésil change d'échelle.
Après Rio et Salvador, après les plages et les villes, voici un territoire où l'homme semble soudain moins important.
Le Pantanal est l'une des plus grandes zones humides continues de la planète.
Ici, l'eau décide.
Elle monte.
Elle descend.
Elle transforme les chemins en rivières et les prairies en lagunes.
La frontière entre terre et eau devient incertaine.
Oui, je suis tout autant étonné que toi….
C'est un territoire de vazantes, de corixos, de mares, de rivières et de plaines où la saison humide et la saison sèche composent deux paysages presque différents.
Dans la région de Miranda, le fleuve Miranda traverse ce monde amphibie.
J’avance sur l'eau.
Et soudain le fleuve se met à me regarder.
Le caïman
D'abord, on ne voit rien.
Puis deux yeux.
Deux petites bosses à la surface.
Un morceau de tête.
Le jacaré-do-pantanal est là.
Il attend.
Il ne semble pas avoir compris qu'il devrait être impressionné par notre présence.
Le caïman est une machine ancienne.
Un animal qui semble avoir reçu pour seule consigne de patienter.
Il y en a partout.
Sur les berges.
Dans les bras morts des rivières.
Sous les branches.
Ils sont parfois si nombreux que la rivière paraît semée de pierres vivantes.
On ne commande rien.
On attend.
Capybara, jaguar
Le capybara traverse le décor avec l'assurance d'un animal qui ne doit rien à personne.
Il est le plus grand rongeur du monde.
Il vit près de l'eau et semble avoir compris avant nous que le meilleur endroit pour vivre est celui où l'on peut entrer dans une rivière dès que les choses deviennent compliquées.
Et puis il y a le jaguar.
Le grand absent.
Celui que tout le monde espère.
Le fantôme tacheté.
Le plus grand félin des Amériques.
Le Pantanal est l'un des endroits privilégiés pour tenter de l'observer, notamment dans les zones où les rivières concentrent la faune.
Mais le jaguar n'est pas un animal qui se présente sur commande.
Il faut accepter cette règle.
Je suis venu photographier.
La nature, elle, n'a rien réservé.
VII — LE BRÉSIL, ENFIN
Au terme du voyage, il devient difficile de dire ce qu'est le Brésil.
Est-ce Rio et ses montagnes ?
Copacabana et ses joueurs de football ?
Rocinha et ses maisons accrochées aux pentes ?
Lapa et ses corps allongés sur les trottoirs ?
Est-ce Ilha Grande, la Mata Atlântica et les plages désertes ?
Est-ce Bahia, le berimbau, la moqueca, la capoeira et les tambours d'Olodum ?
Est-ce cette petite bouteille de cachaça que l'on partage face à la mer ?
Est-ce Iguaçu, lorsque l'eau tombe avec une violence presque géologique ?
Est-ce le Pantanal, lorsqu'un caïman entrouvre les yeux dans une rivière du Mato Grosso do Sul ?
Ou est-ce simplement cette route interminable qui traverse les fazendas et les troupeaux, rappelant que le pays est si vaste que le voyage semble parfois ne jamais devoir finir ?
Le Brésil est tout cela.
Il est même davantage.
C'est un pays façonné par les peuples autochtones, la colonisation portugaise, l'esclavage africain, les migrations européennes et asiatiques, les métissages, les religions, les langues, les musiques et les immenses territoires naturels.
Un pays où l'histoire se mange dans une moqueca.
Où elle résonne dans un berimbau.
Où elle se danse dans une roda de capoeira.
Où elle se boit parfois avec de la glace, du citron vert et de la cachaça.
Un pays où les sourires peuvent être immenses au milieu d'une pauvreté qui, elle aussi, est immense.
Un pays où les corps dorment parfois sur les trottoirs à quelques rues des immeubles les plus chers.
Un pays où une plage peut porter la mémoire d'une prison.
Où un tambour peut raconter l'Afrique.
Où un terrain de football peut devenir un théâtre.
Où une favela peut regarder l'océan depuis la montagne.
Où des millions de bovins paissent sur des terres autrefois couvertes de végétation.
Où les routes semblent avoir été lancées vers l'horizon avec l'intention de ne jamais s'arrêter.
Et où, au détour d'une rivière, un oiseau de trois mètres d'envergure peut passer au-dessus d'un caïman sans que personne ne s'étonne de rien.
Nous étions venus avec des appareils photographiques.
Nous repartons avec des fragments.
Des visages.
Des gestes.
Des paysages.
Des animaux.
Des tambours.
Des routes.
Des repas.
Des corps.
Des sourires.
Des silences.
Le voyage n'a pas répondu à la question : « Qu'est-ce que le Brésil ? »
Il a fait mieux.
Il nous a appris qu'il n'y avait pas de réponse unique.
Il y a des milliers de Brésil.
Et chacun attend son photographe.